«Mais qui sait si tel ou tel erratique d'existence n'est pas la prophétie de l'homme à venir? Qui sait même si un certain degré de pathologie individuelle n'est pas la condition du changement social, dans la mesure où cette pathologie porte au jour la sclérose des institutions mortes? Pour le dire de manière plus paradoxale, qui sait si la maladie n'est pas en même temps la thérapeutique?» (Ricoeur, 1986)
La détresse tue.
«La détresse tue» c'est certes la détresse qui m'a presque tuée et certainement la détresse qui m'a tuée à petit feu, mais c'est surtout celle qui n'est pas dite, celle qui se travestit en joie au quotidien parce que, de toute manière, c'est même pas vrai quand je suis triste ou fâchée ou déçue, c'est maman qui l'a dit alors j'habite une joie en forme de douleur, une joie qui sert de refuge à toutes les autres émotions qui n'ont jamais été légitimées.
«J'avais besoin de changement». C'est ce que j'ai répondu spontanément à la psychiatre quand, en me réveillant dans mon vomi de charbon aux soins intensifs, elle m'a demandé:«Pourquoi avoir fait ça»? Question bête et sèche; réponse bête et sèche. Elle avait de ces yeux de maman pas fière, de ces yeux que je déteste et j'ai refermé les miens parce que je n'avais plus la force de soutenir un tel regard. La science a rescapé mon corps d'adulte de vingt-cinq ans, mais la science jamais ne soignera l'enfant en soi qui pourtant voudrait tant qu'on prenne soin de lui.
J'avais besoin de changement et ce nouvel espace participe à ma reconstruction intérieure.
J'avais besoin de changement et ce nouvel espace participe à ma reconstruction intérieure.
lundi 4 juin 2012
vendredi 20 avril 2012
vendredi 23 mars 2012
jeudi 22 mars 2012
dimanche 18 mars 2012
Au début de la rangée 4 de l’épicerie, j’étouffe. J’étouffe dans mes quatre épaisseurs de vêtements, dans mes collants sous mes pantalons, dans mes bas de laine par-dessus mes collants. Je suis habillée comme si j’habitais le Pôle Nord, juste au cas où le vent se lèverait, au cas où miss Météo ne m’aurait pas prévenue d’un changement drastique de la température en cours de journée même si elle a dit trois fois avant que je parte de chez moi : « aujourd’hui, la température frôlera le point de congélation ». Le doute ne cesse de persister dans ma tête. Je traîne même des petits gants dans mes poches bien que j’aie déjà des mitaines. Tout d'un coup que j'en perdrais une, parce que même si elles sont attachées à une ficelle, on ne sait jamais. On ne sait jamais, quelqu’un pourrait passer derrière moi et couper la corde, geste symbolique pour me signifier d’arrêter de jouer à l’adulte attardé. Et je serais probablement d’accord. Mais mes mitaines sont reliées par une ficelle parce que trois fois sur trois, je les oubliais et payais le prix de la lente décongélation de mes mains ensuite. Maintenant, trois fois sur trois, j’oublie que j’ai des mitaines qui pendouillent et me gèle quand même les doigts. J’ai la mémoire d’un rat d’égout. Puis, j’ai aussi pour mon dire que la vue de telles mitaines coupe court au désir montant des hommes que je croise, quand mon sourire, mon trop grand sourire que je leur fais, leur évoque peut-être une satisfaction post-jouissance. Loin de moi l’idée de me retrouver, jambes ouvertes, dans le lit défait d’une chambre d’hôtel à maudire mes muscles faciaux de se redresser aussi facilement à la vue de la gente masculine.
Au milieu de la rangée 4, je ne sais plus comment échapper à mon étouffement. Je cherche une porte de sortie entre les cornichons, les oignons et les piments forts dans le vinaigre. Un petit trou par lequel fuir. Tout sauf regarder droit devant, tout sauf tomber sur le tata débile de l’amie envahissante qui semble trop contente de me croiser. Plus j’avance et plus j’ai peur qu’elle se fonde en moi ou que je me fonde en elle, mais je dois dire que je préfère la gérer en moi que de me débattre en elle. Parce qu’autrement, je serais comme Pinocchio qui se fait avaler par un requin et je me rappelle, oui, je me rappelle très bien avoir bondi vers l’écran dans une salle de cinéma pleine à craquer pour le sauver de la mort. Mon père m’avait ramenée à mon siège en m’assurant que le pauvre pantin allait sortir du ventre du requin intact, que ce n'était qu'une question de minutes, mais moi, je ne pouvais pas attendre. Moi, je suffoquais pour lui qui venait d’être gobé. Quatre ans et demi et une première crise d’hyperventilation dans un Cinéplex Odéon. Vingt ans plus tard et les mêmes palpitations devant le 150 livres de danger qui rôde pas loin et face auquel la dame âgée devant moi ne peut me protéger. Je suis la proie toute désignée, mon plus grand doigt me l’a dit. L’auriculaire, lui, il est trop petit pour qu’on s’y fie, il lui reste encore quelques croûtes à manger, à l’inverse du majeur qui lui, a fait ses preuves. Un vrai doigt d’honneur! D’ailleurs, un jour, on le récompensera pour révéler l’évidence avec autant de certitude. Comme il n’a pas de cou, on lui fabriquera une médaille en forme de bague qu’on lui passera autour de la seconde jointure.
Cette idée aussi de venir faire sa commande en même temps que moi! Vraiment, pas moyen d’avoir la paix. Je suis à la maison qu’elle menace d’appeler ou de se présenter à la porte, je suis dans l’autobus, qu’elle menace de prendre le même que moi et comble de malheur, je fais mon épicerie qu’elle m’apparaît. Elle avait tout son samedi pour la faire, mais non, il a fallu qu’elle la fasse à 16 h 15, comme moi. Moi qui avais jugé qu’à cette heure précise, elle devait prendre l’air pour s’ouvrir l’appétit ou encore être en train de préparer son repas en prenant l’apéro et que j’étais somme toute hors de danger en venant ici. Je suis désormais traquée. Bientôt, elle lâchera son panier et partira à courir en ma direction en criant à tue-tête : « je vais te manger, je vais te manger! » et je disparaîtrai dans une douleur atroce sans que personne ne daigne me porter assistance. Engloutie. D’un seul coup. La prochaine fois, j’irai faire la commande à Rivière-des-Prairies et lui laisserai le Sud-Ouest. Non mais, à chacun son territoire! Peu m’importe de faire 2h15 de route si c’est pour m’éviter l’anéantissement dans la rangée quatre d’un Super C. Je sais évaluer les risques et prendre les moyens en conséquence. Pour l’instant, je n’ai d’autres choix que de l’envoyer à Tombouctou, parce que je ne suis pas en mesure de situer cette ville sur une carte et ainsi, je ne peux plus la situer elle. Elle est donc hors de ma vue sur le continent africain dans un petit marché et moi, je m’apprête à mettre des olives en spécial dans mon chariot.
- C’est rendu que tu m’ignores, Adèle?
Je n’avais pas envisagé un retour si rapide à Montréal. Je lui avais pourtant pris un billet pour un aller simple seulement. Les Tombouctiens ont dû chasser l’envahisseuse sans égard au pétrin dans lequel ils me mettaient. En manifestant sa présence par quelques mots, elle vient de me bouffer tout rond. Je pense que je me débats maintenant en elle, entre ses œufs bénédictines de ce matin et son sandwich au jambon de ce midi. J’ai envie de lui faire une crise comme ce n’est pas permis d’en faire à mon âge. À la place, je cherche une tomate que je n’ai pas pour la lui lancer. Je ne suis pas méchante. Elle la recevrait en plein visage par instinct de protection de mon intimité à l’instar d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer à l'heure du bain qui frappe lorsqu’on s’approche d’elle avec une débarbouillette, parce qu’elle ne comprend pas ce qui se passe. À défaut d’avoir une tomate à portée de la main, je veux lui fermer la trappe avec un « ta gueule » bien senti, mais comme je ne jure qu’avec des « citron » et des « chocolat », je la regarde pantoise.
- Je te pensais plus loin.
- C’est ça, j’étais en Chine, un coup parti!
- Non, à Tombouctou.
Ses yeux, deux points d’interrogation verts, me font dire qu’il y a des répliques qu’il vaudrait mieux que je garde dans ma tête, mais je ne peux m’empêcher d’en abuser parce que je sais qu’elles créent des fossés entre elle et moi. Ma façon, ma seule façon, de la tenir à distance. Faire usage de la discontinuité. Ouvrir la porte de mon monde intérieur puis la lui refermer rudement au nez pour qu’elle bascule dans l’incompréhension plutôt qu’en moi. Actuellement, j’ai le pressant besoin de me sentir, mais je la sens elle. À plein nez, en plus. Une odeur de mûres d’Yves Rocher, une odeur trop sucrée pour moi qui me suis empiffrée de petits gâteaux Vachon il y a à peine une heure. J’ai envie de vomir. Les cinq petits gâteaux et elle qui n’est pas du gâteau. Quand elle vient me visiter dans mon deux et demi, une fois par mois étant la fréquence la plus rapprochée que je tolère, et qu’elle laisse derrière elle sa trace fruitée, je passe une heure à jouer à la guerre des parfums. Comme aucun produit ménager ne vient à bout de la faire partir, je vaporise mon eau de toilette à la poire un peu partout pour marquer mon territoire. Je me bats à coups de « pschit pschit » contre les effluves d’un fruit qui veut m’empoisonner. Ce n’est pas compliqué : quand l’air sent la poire, j’existe; quand l’air sent la mûre, je n’existe pas. Un jour où je passais par la boutique Dans un jardin, une vendeuse m’a dit que l’odeur de poire m’allait à ravir. Elle avait raison. Je suis une bonne poire facile à embobiner, à preuve, je lui ai acheté cinq flacons et depuis, comme toute bonne poire, je crois que je sens la poire, mais trop souvent à mon goût je sens la poire-mûre.
Là, aucun doute, je suis une mûre, mais pourtant pas mûre du tout. Couleur noir comme dans la gueule du loup. Je la sens déshabiller du regard mon panier, voir ce qui se cache sous les aliments de surface, mettre à nu mon plus grand vice, la gourmandise. Parce que sous ce qui est apparent, les brocolis, la soupe Commensal, le tofu et autres produits alimentaires qu’une mère serait fière de retrouver dans le panier de sa progéniture, se cache les biscuits au chocolat, le jus rouge qui tache la langue et les plats surgelés. J’arrange le contenu de mon panier manifestement de la même manière que ma personne. Des jambes pas rasées sous un beau collant rayé. Les problèmes identitaires tout comme les problèmes reliés à la nourriture à l’abri des jugements d’autrui.
Une question brûle les lèvres de mon amie, tellement, que si elle ne la pose pas, elle sera consumée au complet par son interrogation. Sa bouche le dit. Sa bouche qui est devenue un grand feu. Un grand feu vert.
- Des œufs? Depuis quand achètes-tu des œufs?
- Allô! Je t’annonce que c’est Pâques bientôt!
Une autre petite bribe de mon monde intérieur jetée à sa figure. Je l’ai envoyée une seconde fois dans le précipice qui nous sépare, mais visiblement, elle est indestructible, car elle ressurgit. Je ne veux pas qu’elle sache qu’avec mes deux douzaines d’œufs, je viderai les vingt-quatre cocos, les peindrai pour mettre un peu de magie, le temps de la fête pascale, dans la cuisine sombre de mon demi-sous-sol. Je ne veux pas qu’elle sache pour les œufs. Ni pour les pastilles. Elle ne comprendrait pas si je lui apprenais que j’ai un hamster ou un yorshire dans la gorge. Pourtant, il n’y a que les rongeurs ou les terriers pour gratter autant. C’est logique. Mais non, on a un chat dans la gorge ou on n’a rien, la langue française l’a décidé ainsi, mais moi, je lui fais un pied de nez. Je ne veux pas non plus d’ailleurs qu’elle sache pour la bière d’épinette qui me donne l’illusion d’être proche de la nature le temps de quelques gorgées. Un petit coin de verdure en plein hiver qui fait son chemin en moi. La forêt de mon enfance, les jambes barbouillées de calamine à cause des piqûres de maringouins, les soirées autour du feu, le lit partagé avec ma sœur dans le minuscule chalet, dix ans de souvenir condensés dans une seule canette, non je ne veux pas qu'elle sache.
Au milieu de la rangée 4, je ne sais plus comment échapper à mon étouffement. Je cherche une porte de sortie entre les cornichons, les oignons et les piments forts dans le vinaigre. Un petit trou par lequel fuir. Tout sauf regarder droit devant, tout sauf tomber sur le tata débile de l’amie envahissante qui semble trop contente de me croiser. Plus j’avance et plus j’ai peur qu’elle se fonde en moi ou que je me fonde en elle, mais je dois dire que je préfère la gérer en moi que de me débattre en elle. Parce qu’autrement, je serais comme Pinocchio qui se fait avaler par un requin et je me rappelle, oui, je me rappelle très bien avoir bondi vers l’écran dans une salle de cinéma pleine à craquer pour le sauver de la mort. Mon père m’avait ramenée à mon siège en m’assurant que le pauvre pantin allait sortir du ventre du requin intact, que ce n'était qu'une question de minutes, mais moi, je ne pouvais pas attendre. Moi, je suffoquais pour lui qui venait d’être gobé. Quatre ans et demi et une première crise d’hyperventilation dans un Cinéplex Odéon. Vingt ans plus tard et les mêmes palpitations devant le 150 livres de danger qui rôde pas loin et face auquel la dame âgée devant moi ne peut me protéger. Je suis la proie toute désignée, mon plus grand doigt me l’a dit. L’auriculaire, lui, il est trop petit pour qu’on s’y fie, il lui reste encore quelques croûtes à manger, à l’inverse du majeur qui lui, a fait ses preuves. Un vrai doigt d’honneur! D’ailleurs, un jour, on le récompensera pour révéler l’évidence avec autant de certitude. Comme il n’a pas de cou, on lui fabriquera une médaille en forme de bague qu’on lui passera autour de la seconde jointure.
Cette idée aussi de venir faire sa commande en même temps que moi! Vraiment, pas moyen d’avoir la paix. Je suis à la maison qu’elle menace d’appeler ou de se présenter à la porte, je suis dans l’autobus, qu’elle menace de prendre le même que moi et comble de malheur, je fais mon épicerie qu’elle m’apparaît. Elle avait tout son samedi pour la faire, mais non, il a fallu qu’elle la fasse à 16 h 15, comme moi. Moi qui avais jugé qu’à cette heure précise, elle devait prendre l’air pour s’ouvrir l’appétit ou encore être en train de préparer son repas en prenant l’apéro et que j’étais somme toute hors de danger en venant ici. Je suis désormais traquée. Bientôt, elle lâchera son panier et partira à courir en ma direction en criant à tue-tête : « je vais te manger, je vais te manger! » et je disparaîtrai dans une douleur atroce sans que personne ne daigne me porter assistance. Engloutie. D’un seul coup. La prochaine fois, j’irai faire la commande à Rivière-des-Prairies et lui laisserai le Sud-Ouest. Non mais, à chacun son territoire! Peu m’importe de faire 2h15 de route si c’est pour m’éviter l’anéantissement dans la rangée quatre d’un Super C. Je sais évaluer les risques et prendre les moyens en conséquence. Pour l’instant, je n’ai d’autres choix que de l’envoyer à Tombouctou, parce que je ne suis pas en mesure de situer cette ville sur une carte et ainsi, je ne peux plus la situer elle. Elle est donc hors de ma vue sur le continent africain dans un petit marché et moi, je m’apprête à mettre des olives en spécial dans mon chariot.
- C’est rendu que tu m’ignores, Adèle?
Je n’avais pas envisagé un retour si rapide à Montréal. Je lui avais pourtant pris un billet pour un aller simple seulement. Les Tombouctiens ont dû chasser l’envahisseuse sans égard au pétrin dans lequel ils me mettaient. En manifestant sa présence par quelques mots, elle vient de me bouffer tout rond. Je pense que je me débats maintenant en elle, entre ses œufs bénédictines de ce matin et son sandwich au jambon de ce midi. J’ai envie de lui faire une crise comme ce n’est pas permis d’en faire à mon âge. À la place, je cherche une tomate que je n’ai pas pour la lui lancer. Je ne suis pas méchante. Elle la recevrait en plein visage par instinct de protection de mon intimité à l’instar d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer à l'heure du bain qui frappe lorsqu’on s’approche d’elle avec une débarbouillette, parce qu’elle ne comprend pas ce qui se passe. À défaut d’avoir une tomate à portée de la main, je veux lui fermer la trappe avec un « ta gueule » bien senti, mais comme je ne jure qu’avec des « citron » et des « chocolat », je la regarde pantoise.
- Je te pensais plus loin.
- C’est ça, j’étais en Chine, un coup parti!
- Non, à Tombouctou.
Ses yeux, deux points d’interrogation verts, me font dire qu’il y a des répliques qu’il vaudrait mieux que je garde dans ma tête, mais je ne peux m’empêcher d’en abuser parce que je sais qu’elles créent des fossés entre elle et moi. Ma façon, ma seule façon, de la tenir à distance. Faire usage de la discontinuité. Ouvrir la porte de mon monde intérieur puis la lui refermer rudement au nez pour qu’elle bascule dans l’incompréhension plutôt qu’en moi. Actuellement, j’ai le pressant besoin de me sentir, mais je la sens elle. À plein nez, en plus. Une odeur de mûres d’Yves Rocher, une odeur trop sucrée pour moi qui me suis empiffrée de petits gâteaux Vachon il y a à peine une heure. J’ai envie de vomir. Les cinq petits gâteaux et elle qui n’est pas du gâteau. Quand elle vient me visiter dans mon deux et demi, une fois par mois étant la fréquence la plus rapprochée que je tolère, et qu’elle laisse derrière elle sa trace fruitée, je passe une heure à jouer à la guerre des parfums. Comme aucun produit ménager ne vient à bout de la faire partir, je vaporise mon eau de toilette à la poire un peu partout pour marquer mon territoire. Je me bats à coups de « pschit pschit » contre les effluves d’un fruit qui veut m’empoisonner. Ce n’est pas compliqué : quand l’air sent la poire, j’existe; quand l’air sent la mûre, je n’existe pas. Un jour où je passais par la boutique Dans un jardin, une vendeuse m’a dit que l’odeur de poire m’allait à ravir. Elle avait raison. Je suis une bonne poire facile à embobiner, à preuve, je lui ai acheté cinq flacons et depuis, comme toute bonne poire, je crois que je sens la poire, mais trop souvent à mon goût je sens la poire-mûre.
Là, aucun doute, je suis une mûre, mais pourtant pas mûre du tout. Couleur noir comme dans la gueule du loup. Je la sens déshabiller du regard mon panier, voir ce qui se cache sous les aliments de surface, mettre à nu mon plus grand vice, la gourmandise. Parce que sous ce qui est apparent, les brocolis, la soupe Commensal, le tofu et autres produits alimentaires qu’une mère serait fière de retrouver dans le panier de sa progéniture, se cache les biscuits au chocolat, le jus rouge qui tache la langue et les plats surgelés. J’arrange le contenu de mon panier manifestement de la même manière que ma personne. Des jambes pas rasées sous un beau collant rayé. Les problèmes identitaires tout comme les problèmes reliés à la nourriture à l’abri des jugements d’autrui.
Une question brûle les lèvres de mon amie, tellement, que si elle ne la pose pas, elle sera consumée au complet par son interrogation. Sa bouche le dit. Sa bouche qui est devenue un grand feu. Un grand feu vert.
- Des œufs? Depuis quand achètes-tu des œufs?
- Allô! Je t’annonce que c’est Pâques bientôt!
Une autre petite bribe de mon monde intérieur jetée à sa figure. Je l’ai envoyée une seconde fois dans le précipice qui nous sépare, mais visiblement, elle est indestructible, car elle ressurgit. Je ne veux pas qu’elle sache qu’avec mes deux douzaines d’œufs, je viderai les vingt-quatre cocos, les peindrai pour mettre un peu de magie, le temps de la fête pascale, dans la cuisine sombre de mon demi-sous-sol. Je ne veux pas qu’elle sache pour les œufs. Ni pour les pastilles. Elle ne comprendrait pas si je lui apprenais que j’ai un hamster ou un yorshire dans la gorge. Pourtant, il n’y a que les rongeurs ou les terriers pour gratter autant. C’est logique. Mais non, on a un chat dans la gorge ou on n’a rien, la langue française l’a décidé ainsi, mais moi, je lui fais un pied de nez. Je ne veux pas non plus d’ailleurs qu’elle sache pour la bière d’épinette qui me donne l’illusion d’être proche de la nature le temps de quelques gorgées. Un petit coin de verdure en plein hiver qui fait son chemin en moi. La forêt de mon enfance, les jambes barbouillées de calamine à cause des piqûres de maringouins, les soirées autour du feu, le lit partagé avec ma sœur dans le minuscule chalet, dix ans de souvenir condensés dans une seule canette, non je ne veux pas qu'elle sache.
(À suivre... Ou pas.)
mercredi 7 mars 2012
jeudi 2 février 2012
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